| « Non, Monsieur, vous n’irez pas a Tadjoura ! » C’est ainsi que commencent Les Secrets de la Mer Rouge, écrits en 1931 par l’aventurier et écrivain Henry de Monfreid. Tadjoura ! Nous sommes dans le Golfe de Tadjoura qui abrite Djibouti ! Nous partons à la recherche des lieux décrits par Henry de Monfreid. Depuis Aden nous faisons cap vers les îles Moucha et Mascali, c’est ici qu’Henry, aidé de son équipage, enterrait ses armes pour ne pas se faire arrêter par les autorités coloniales Françaises. (….) Pour nous, c’est une toute autre aventure qui nous attend, notre nacouda (capitaine), Jocelyn a décide de faire un échouage du bateau afin de procéder au carénage de la coque. Commencent alors les manœuvres d’approche et l’appréhension de voir Nizwa et ses 40 tonnes se coucher sur le flanc. La marée descend et la période est idéale puisque la lune s’arrondit déjà depuis plusieurs jours et que le marnage augmente. Dès que la mer est suffisamment basse, armés de nos grattoirs, nous débarrassons la coque de ses bernacles, autres coquillages et crustacées qui viennent nous démanger sous nos vêtements. Le soleil atteint son zénith, nous râclons depuis plusieurs heures, le flanc bâbord du bateau est maintenant lisse. Vient le temps de la deuxième opération. Nous allumons un feu avec quelques morceaux de bois trouvés sur l île. Depuis la ville de Sur, nous transportons, sur le pont de Nizwa, de la graisse de mouton (du suif) et des sacs de craie. Joce nous prépare alors sa recette préférée : un peu de graisse chaude et fondue avec quelques poignées de craie, le tout bien mélangé. Ensuite nous couvrons la coque de cette mixture tiède, gluante et odorante. Le temps passe et la marée remonte, il faut faire vite en se pliant sous la coque, les bras levés en l’air devenant au fil du temps un exercice physique exténuant. Le soir, Nizwa retrouve sa superbe et flotte en pleine eau avec sa carène babord blanchie. Le lendemain, il faut recommencer l’exercice pour le côté tribord, les bras sont lourds mais la récompense ne se fait pas attendre : Nizwa quitte les iles Moucha et gagne 20% de vitesse en se dirigeant vers le Ghoubbet Kharab (« La Baie du Mauvais » en arabe). Henry de Monfreid comparait le Ghoubbet à un lac de montagne au fond du Golfe de Tadjoura ; pour nous, découvert dans une lumière livide de fin du monde, le paysage est lugubre et le vent violent rend le mouillage difficile. Arrivés à la Grande Ile du Diable, un petit volcan éteint, nous nous abritons sous son vent pour passer notre deuxième nuit. La visibilité est limitée et le soleil trop blanc offre au lieu une atmosphère étrange, magnifique et angoissante. Une petite brise inattendue nous pousse sur le sable à 3h du matin. A marée basse nous échouons mais sans aucun danger ; l’eau remonte et à 6 h le vent forcit a nouveau. Il faut partir avec le jour qui pointe et quitter rapidement la Grande Ile du Diable. En empruntant à nouveau la passe d’entrée du Ghoubbet, mais cette fois-ci pour sortir et à marée descendante, un barracuda de près de 10 kg attaque notre traîne, voilà l’assurance de quelques repas délicieux. A Tadjoura, « la ville blanche », l’accueil des jeunes n’est pas très sympathique. Ils nous demandent de l’argent et de l’essence avec une insistance agressive. L’ambiance est pesante et nous déplait. Simon qui était venu ici en famille il y a dix ans, avait alors reçu des pierres. Comme il se plaît à le faire remarquer avec humour : « Ils ne sont pas encore mûrs pour le tourisme ! » Dans 20 ans peut-être, aurons-nous droit à un sourire, Inch Allah… Nous quittons sans regret la ville blanche pour aller mouiller avant la nuit dans l’anse Reissale. Il faut attendre la marée haute car, pour l’instant, les vagues déferlent encore sur le récif qui protége l’anse. L’eau monte mais la nuit approche et il faut avancer pour s’abriter. Tout le monde est à son poste, Pascal et Juliette ouvrent la route avec l’annexe, Simon et Philippe sont à la proue de Nizwa et indiquent à Jocelyn les patates de corail. Vincent, pour sa part, les yeux fixés sur le sondeur, transmet au capitaine les indications de profondeur. On progresse lentement. Par deux fois, la quille du boutre talonne un peu le sable de la passe minuscule mais on avance et nous trouvons finalement refuge au cœur de l’anse. Notre départ, le lendemain, est moins tendu, la marée est plus haute et nous passons sans la moindre anicroche. Nous hissons les voiles et, avec un vent de face, nous essayons de garder notre cap sur Obock, notre prochaine escale. Hélas Nizwa est un bateau conçu pour le vent portant et naviguer au près est difficile. La houle est forte, il faut remettre le moteur en marche pour être à destination avant la nuit. Obock est une bourgade au nord du Golfe de Tadjoura, la où Henry de Monfreid avait sa maison et point de départ de bon nombre de ses aventures en Mer Rouge. Nous profitons de notre dernier jour d’escale à Obock pour visiter le lac Assal, anciennement relié au Ghoubbet et qui offre maintenant un paysage lunaire avec sa « banquise » de sel. Cap sur Bab El Mandeb ! |